The Stranger Song


JEUDI 15 OCTOBRE 2015

The Stranger Song













« The Stranger Song » figure sur le premier album de Léonard Cohen (« Songs of Leonard Cohen »), paru en 1967. C’est aussi l’une de ses chansons les plus mystérieuses ou, du moins, les plus profondes, à l’origine de très nombreux commentaires et interprétationsdiverses. Le propre de la poésie est de permettre à chacun d’y voir le reflet de son âme et de ses sentiments, et « The Stranger Song » en est l’illustration. Tous s’accordent pour reconnaître, en thème central de cette chanson, l’addiction, qu’elle concerne le jeu, la drogue, ou l’errance à la recherche d’un ailleurs aussi insaisissable que l’horizon. A cet égard, le terme de « dealer » peut tout aussi bien désigner celui qui, au jeu, distribue les cartes ou le pourvoyeur de drogue. Tous aussi reconnaissent l’étrange penchant qui fait rechercher – ou accepter – de façon itérative, des relations dont l’échec ou la fin sont d’emblée prévisibles. La plupart des lecteurs et auditeurs discernent, chez « l’étranger » de la chanson, l’éternelle quête d’un absolu définitif, et le terme de « ciel » (heaven) peut tout autant s’appliquer au jeu qu’à la drogue… dont on sait trop bien qu’elle mène en réalité à l’enfer. L’irrésistible attrait du voyage, l’incapacité à « prendre racine », l’insatisfaction fondamentale participent aussi à l’essence de cette chanson, rejoignant un thème récurrent chez Léonard Cohen comme chez beaucoup d’autres («  Don’t think twice », pour ne citer que Bob Dylan). Cependant, un aspect majeur de cette chanson est souvent laissé de côté, et la merveilleuse adaptation française* de Graeme Allwright, qui a fait beaucoup pour faire connaître Léonard Cohen dans la francophonie, semble l’éluder. Il s’agit de l’inversion des rôles par laquelle la femme auprès de laquelle l’étranger cherche refuge devient à son tour l’étrangère, et, au moment de lui ouvrir son abri, se retourne, comme appelée par la route. Elle en actionne la poignée, et la porte s’ouvre vers le monde. N’est-elle pas attirée non par ces aventuriers mais par l’aventure elle-même ? A travers eux, n’est-elle pas, elle aussi, à la recherche de l’insaisissable ? Est-ce une recherche ou une fuite ? Ne sommes-nous pas tous étrangers et semblables à la fois dans notre aspiration vers l’absolu… ou l’ultime ?
ALN


La Chanson de l’étranger

Tu n’as connu que des hommes qui jouaient
Et prétendaient abandonner
Dès lors que tu les abritais
Ce type d’homme, je l’ connais
C’est dur de tenir la main d’une personne
Qui n’aspire au ciel que pour capituler

Et puis, en balayant les jokers qu’il a laissés
Tu vois qu’il ne t’a pas laissé grand-chose
Pas même un rire
Comme tout joueur, il attendait la carte si forte
Et folle qu’il n’en aurait
Besoin d’aucune autre à l’avenir
C’était Joseph cherchant une crèche pour y dormir
C’était Joseph cherchant une crèche pour y dormir

Un jour, appuyé à ta fenêtre
Il te dira que tout son être
S’amollit d’être par ton amour protégé
Et prenant dans son portefeuille
Un vieil horaire de trains dira
Je te l’avais bien dit, je suis étranger
Je te l’avais bien dit, je suis étranger

Mais un autre étranger semble vouloir que tu ignores ses rêves
Comme si c’était le fardeau d’autre que lui
Tu as déjà vu cet homme
Et son bras d’or donnant les cartes
Mais maintenant, des doigts au coude, il est enraidi
Il veut troquer le jeu qu’il joue contre un abri
Oui, troquer le jeu qu’il connaît contre un abri

Tu détestes voir un autre homme las
Baisser les bras
Comme s’il abandonnait du poker le jeu sacré
Et tandis qu’il parle de ses rêves
Pour dormir tu vois monter
Derrière sa tête un chemin comme de la fumée
Ça monte derrière sa tête comme de la fumée

Tu lui dis d’entrer pour s’asseoir mais
Quelque chose te fait te retourner
La porte de ton refuge tu n’peux refermer
Tu actionnes la poignée de la route
Et elle s’ouvre ; alors, n’aies pas peur
C’est toi, amour, toi qui es l’étranger
C’est toi, amour, toi qui es l’étranger

Oui, je l’attendais, j’étais sûr
Qu’entre deux trains on se rencontrerait
Il est temps pour nous de repartir
Tu dois comprendre que, vers le cœur de ce problème
Ou quelque autre, jamais je n’eus de
Plan secret pour m’y conduire
Bon, il parle comme ça
Tu n’ sais pas où il veut en v’nir
Quand il parle comme ça
Tu n’ sais pas où il veut en v’nir

Voyons-nous demain si tu veux
Sur le rivage, près du chantier
Du pont sur le fleuve qui ne finit jamais
Puis il quitte le quai
Pour la chaleur du wagon-lit
Tu réalises que c’est encore un autre refuge qu’il veut vanter
Tu comprends que jamais il ne fut étranger
Et tu dis « D’accord, le pont, ou ailleurs, après »

Et puis, en balayant les jokers qu’il a laissés
Tu vois qu’il ne t’a pas laissé grand-chose
Pas même un rire
Comme tout joueur, il attendait la carte si forte
Et folle qu’il n’en aurait
Besoin d’aucune autre à l’avenir
C’était Joseph cherchant une crèche pour y dormir
C’était Joseph cherchant une crèche pour y dormir

Un jour, appuyé à ta fenêtre
Il te dira que tout son être
S’amollit d’être par ton amour protégé
Et prenant dans son portefeuille
Un vieil horaire de trains dira
Je te l’avais bien dit, je suis étranger
Je te l’avais bien dit, je suis étranger

(Traduction – Adaptation : Polyphrène)

C’est par respect et admiration envers Graeme Allwright et ses adaptations françaises des chansons de Léonard Cohen que je n’avais pas, jusqu’à présent, traduit les chansons de son répertoire. Cependant, en ayant déjà traduit plus de 110, je ne pouvais plus longtemps les délaisser…

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